Trappes : le plébiscite de tous les jours

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Vendredi matin, un homme a tiré en rafales depuis sa voiture à Trappes et à La Verrière. Un mort, cinq blessés dont un enfant de 12 ans, un parquet antiterroriste saisi, un mobile raciste à l’étude. Le maire de Trappes a répondu en deux mots, « désescalade » et « concorde républicaine ». C’est, à la lettre, ce que Renan appelait une nation.

Ce qui s’est passé

Il était environ 10 h 30, vendredi 23 octobre, quand un homme de 39 ans a ouvert le feu au pistolet-mitrailleur depuis son véhicule, dans plusieurs quartiers de Trappes puis à La Verrière, dans les Yvelines. Un homme de 26 ans, de nationalité française, est mort. Cinq personnes ont été blessées, trois sont entre la vie et la mort, dont un enfant de 12 ans. Le tireur a été interpellé à Coignières. Le parquet national antiterroriste s’est saisi et parle d’un crime terroriste ; l’Élysée d’un « attentat terroriste raciste » ; les enquêteurs examinent le mobile. Le maire de Trappes, Ali Rabeh, a décrit un homme qui tirait au hasard avec l’intention d’un carnage, et un miracle qu’il n’y ait pas eu davantage de victimes.

Le reste appartient à l’enquête. Y compris le prénom du suspect, qui a suffi pour qu’un autre homme, innocent, soit désigné sur les réseaux sociaux dans l’après-midi. La nation commence aussi par là : ne pas condamner avant le juge.

Ce que Trappes a répondu

Trappes, 35 000 habitants, est une ville que le débat national a pris l’habitude de décrire comme un dehors. « Territoire perdu de la République », titrait encore le New York Times en 2021. Vendredi, la réponse est venue de son maire, devant les caméras, quelques heures après les tirs. Les victimes, a-t-il dit, « ça aurait pu être ma mère, mes frères, mes belles-sœurs ». Il a parlé d’une responsabilité collective devant ce qui venait d’arriver et ce qui pourrait arriver encore, puis a fixé la ligne : « notre responsabilité à tous, c’est la désescalade, c’est la concorde républicaine ». Il a mis en garde contre les discours qui font des habitants d’origine arabe ou musulmane des suspects, et il a salué les policiers qui ont arrêté le tireur.

Lisez bien l’ordre des mots. Un maire de gauche, dans une ville populaire frappée par ce que tout indique être un attentat raciste, ne réclame ni vengeance ni mesures d’exception : il réclame que la République tienne. C’est le territoire qu’on disait perdu qui rappelle au pays ce qu’est la nation.

Ce que Renan dirait

En 1882, à la Sorbonne, Ernest Renan posait la question « Qu’est-ce qu’une nation ? » et écartait une à une les mauvaises réponses. Pas la race : aucune nation d’Europe n’est pure, et une politique fondée sur l’ethnographie mène aux guerres d’extermination. Pas la langue, pas la religion, pas les intérêts, pas la géographie. Une nation, disait-il, est un principe spirituel : un passé partagé et le consentement présent à continuer ensemble. « Un plébiscite de tous les jours. »

Celui qui a tiré vendredi a voté contre. Pas contre un quartier : contre l’idée même que l’homme de 26 ans, l’enfant de 12 ans et lui appartenaient au même pays. L’attentat raciste est précisément cela, la tentative de fabriquer une nation ethnique à coups de pistolet-mitrailleur. Et la réponse de Renan est la seule qui tienne : la nation ne demande pas d’où viennent ses morts pour décider si elle les pleure. Le mort de Trappes est un Français né en 2000. La France est en deuil d’un des siens.

Faire nation, concrètement

Le président a parlé d’un « tournant dans la vie de notre République et de notre nation ». Les tournants se jugent aux jours qui suivent. Faire nation après Trappes demande quatre choses, et aucune n’est un slogan.

Nommer le crime pour ce qu’il est, sans le minorer ni l’instrumentaliser : un attentat terroriste, raciste si l’enquête le confirme, jugé par un tribunal, avec les garanties qu’on exige pour tous les accusés, y compris celui-là. C’est la ligne de ce média depuis le premier jour : on punit des actes, devant un juge, avec le Code.

Refuser la hiérarchie des victimes. Un attentat contre des Français visés pour leur origine appelle la même mobilisation nationale, la même parole présidentielle, le même silence que n’importe quel autre. Vendredi, cette égalité a été dite. Il faudra la tenir quand l’émotion retombera.

Regarder ce qui a préparé le terrain. Le maire l’a dit avec retenue : des années de discours qui font d’une partie des citoyens des suspects par naissance finissent par armer quelqu’un. Faire nation, ce n’est pas interdire ces discours, c’est leur opposer, chaque jour, un récit plus fort que le leur.

Et protéger également. L’État doit à l’habitant de Trappes exactement ce qu’il doit à n’importe quel habitant du pays : la garantie de sortir de chez lui sans être pris pour cible, et la certitude d’être compté parmi les siens s’il tombe. Nous l’écrivions hier à propos de Lyon : la force publique est instituée pour l’avantage de tous.

Le plébiscite reprend demain matin. À Trappes, où des parents conduiront leurs enfants à l’école. Et partout ailleurs, où chacun décidera si cette ville est un dehors ou un chez-nous.